Pourquoi le récit de l'histoire polonaise s'est-il fondamentalement restructuré depuis la fin de la guerre froide ?

Cet article de blog examine le processus complexe de restructuration de la perception historique en Pologne après la fin de la guerre froide, où nationalisme, antisémitisme et récits historiques transnationaux se sont heurtés.

 

Avec l'effondrement du système de la Guerre froide en 1989, les récits historiques de l'Europe de l'Est, et notamment de la Pologne, se sont considérablement complexifiés. Par exemple, le puissant tabou qui interdisait de critiquer la « mère patrie socialiste » – si fort qu'il empêchait même d'évoquer la guerre soviéto-polonaise – a disparu. L'idée, souvent empreinte de légèreté, que le passé est plus instable et imprévisible que l'avenir s'est révélée d'une remarquable justesse. Les « révolutions de velours » d'Europe de l'Est ont profondément bouleversé la perception du passé récent au sein des sociétés. À mesure que le voile de la mémoire officielle – la « fraternité socialiste » – se levait, des souvenirs enfouis dans la sphère privée, sous forme d'histoires personnelles et familiales, ont enfin refait surface.
Ce phénomène était déjà perceptible dans les ouvrages historiques clandestins publiés depuis 1980, date du début du mouvement de démocratisation du syndicat Solidarność en Pologne. Les interprétations historiques de l'époque étaient très diverses ; les historiens anticommunistes militants, notamment, insistaient sur le nationalisme et affirmaient que le socialisme était une idéologie étrangère. Ils qualifiaient le Parti communiste polonais, et plus particulièrement sa faction internationaliste, de traîtres ayant vendu la nation aux intérêts soviétiques, ce qui en faisait leurs principales cibles. Étant donné qu'une part importante de la direction de cette faction était juive, la transformation de l'anticommunisme militant en antisémitisme était une conséquence logique.
Il est intéressant de noter que cette position présente certaines similitudes avec la position officielle du Parti communiste polonais vers 1968. En effet, la faction patriotique qui s'était emparée du pouvoir à cette époque prônait elle aussi le nationalisme et l'antisémitisme. Toutefois, elle ne différait guère de la faction internationaliste quant à son intolérance envers les attaques contre la « patrie socialiste ». Elle cherchait à atténuer le ressentiment populaire envers l'Union soviétique en attisant le sentiment anti-allemand.
Si le nationalisme et l'antisémitisme constituaient le fil conducteur reliant le récit historique officiel du Parti communiste aux récits historiques militants anticommunistes durant cette période, alors la psyché collective qui imprégnait l'histoire et la culture polonaises du XIXe siècle au début du XXIe siècle, indépendamment de toute appartenance politique, était celle d'une mentalité de victime. L'image de la « nation clouée à la croix », initialement présentée par le romantisme polonais, était un code historique et culturel représentatif partagé par les Polonais. Le fait que plus de cinq millions de personnes aient péri lors de l'invasion allemande pendant la Seconde Guerre mondiale a encore renforcé cette conscience. Pourtant, le fait que plus de trois millions d'entre elles étaient juives était à peine mentionné officiellement.
Le tournant décisif qui a profondément ébranlé ce code historique et culturel fut la Déclaration de Stockholm de 2000. Les dirigeants européens signataires s'engagèrent à rendre obligatoire l'enseignement de la Shoah, condition essentielle à l'adhésion des pays d'Europe de l'Est à l'OTAN. L'émergence, certes tardive, des débats sur la responsabilité en matière de Shoah en Europe de l'Est à la même époque n'était pas sans lien avec cette évolution. Les pays d'Europe de l'Est, en rejoignant l'OTAN et l'Union européenne (UE), s'orientèrent vers l'occidentalisation, et cette occidentalisation politique engendra une occidentalisation culturelle. En historiographie, cette dernière désignait le processus de réintégration du passé dans un espace mémoriel paneuropéen.
Cette approche du récit historique peut être qualifiée d’« écriture historique transnationale », car elle transcende les unités historiques traditionnelles centrées sur l’État-nation. Les mémoires nationales et étatiques qui entraient en conflit avec l’histoire transnationale devaient désormais être reconstruites ou révisées. Dans le cas de la Pologne, la conscience collective, longtemps ancrée, d’avoir été la seule victime nécessitait un réexamen. En effet, la collaboration, la passivité et les attaques contre les Juifs commises par les Polonais durant l’occupation nazie étaient, dans une certaine mesure, volontaires.
En effet, les victimes juives d'Auschwitz et d'ailleurs furent non seulement absentes de toute introspection critique sous le régime communiste, mais aussi totalement effacées de la mémoire collective. Ce phénomène fut justifié par divers prétextes : l'affirmation selon laquelle mettre en lumière la tragédie juive risquait de négliger les souffrances d'autres populations, et l'argument selon lequel le soutien apporté par certains capitalistes occidentaux aux nazis constituait un problème plus important. De plus, la question de la participation ou de la complicité dans l'Holocauste était un sujet délicat et perturbateur lorsqu'il s'agissait de mettre l'accent sur la lutte antifasciste des partisans.
Cependant, en Pologne, l'introspection sur le passé ne s'est pas faite spontanément. Lorsque « Voisins », un livre relatant le massacre de Juifs perpétré en 1941 par des villageois polonais dans le même village, fut publié en 2000, la colère gagna les nationalistes, qui estimaient que l'honneur de la nation avait été terni. Des contre-arguments nationalistes s'élevèrent, affirmant que les auteurs du massacre étaient des agents de la police secrète nazie ou que les témoignages des survivants, à eux seuls, manquaient de crédibilité.
Parallèlement, chaque fois que des groupes d'extrême droite allemands mettaient l'accent sur les bombardements alliés de civils allemands, hors de leur contexte historique, pour justifier le nationalisme, la réflexion intérieure en Pologne s'en trouvait paradoxalement affaiblie. Ceci favorisait une sorte de « coexistence hostile des nationalismes », où des mémoires nationales contradictoires entretenaient un conflit antagoniste, renforçant mutuellement leur raison d'être.

 

A propos de l'auteure

écrivain

Je suis un « détective de chats ». J'aide à réunir les chats perdus avec leurs familles.
Je me ressource autour d'un café latte, j'aime marcher et voyager, et j'élargis ma pensée par l'écriture. En observant attentivement le monde et en suivant ma curiosité intellectuelle de blogueur, j'espère que mes mots pourront apporter aide et réconfort à autrui.