Pourquoi la zone grise brouille-t-elle la frontière entre agresseur et victime ?

Cet article de blog examine comment la « zone grise » d'Auschwitz est devenue un espace complexe où la survie, la collaboration, l'innocence et la responsabilité s'entremêlaient, explorant en profondeur l'érosion de l'humanité et du jugement moral dans des conditions extrêmes.

 

La vie continue toujours, partout. Même à Auschwitz, une vie quotidienne existait. Les prisonniers pouvaient au moins choisir comment vivre et mourir, et la diversité de ces choix était remarquable. Même là, les êtres humains étaient maîtres de leurs actes. Chacun vivait, s'appropriait et réagissait à sa manière face à ces circonstances extrêmes. Par conséquent, la « vie quotidienne à Auschwitz », en apparence contradictoire, existait bel et bien, et une « histoire de la vie quotidienne à Auschwitz » est également possible. Si le récit historique s'intéresse généralement aux structures et aux forces qui animent la société dans son ensemble ou les individus, l'histoire de la vie quotidienne se concentre sur la manière dont les gens agissent et dont leurs interactions produisent et transforment le concret de l'histoire. Primo Levi, survivant d'Auschwitz, s'est intéressé à la « vie quotidienne dans des circonstances extrêmes », ou à la « vie quotidienne extraordinaire ». Il a méticuleusement documenté et analysé l'humanité sous le joug, s'effondrant et fonçant vers la destruction, et comment elle pouvait survivre et renaître.
Levi utilisa l'expression « zone grise » pour décrire cette situation. En effet, la distinction binaire entre bourreau et victime ne suffisait pas à rendre compte des réalités de ce quotidien hors du commun. D'après ses observations, la plupart des gens optaient pour la résignation et le conformisme. Seule une infime minorité survécut. Levi décrivit ces survivants comme « une foule anonyme, une sous-humanité, constamment renouvelée mais toujours la même, marchant en silence et travaillant avec acharnement ». Qui étaient donc la majorité des survivants ? D'abord, ceux qui, sélectionnés par la SS, avaient acquis une certaine autorité et formaient la « classe privilégiée ». Cette dernière, bien que très minoritaire parmi les prisonniers, affichait le taux de survie le plus élevé. Fondamentalement, pour survivre dans un contexte de rations dérisoires, il fallait se procurer davantage de nourriture, et pour cela, il fallait obtenir des privilèges, qu'ils soient importants ou non. Or, le privilège, par essence, se défend et se protège. Par exemple, ce qui attendait le nouveau venu, ce n'était pas le réconfort de ses codétenus, mais les cris, les insultes et les coups de poing de la « classe privilégiée ». Ils cherchaient à briser le nouveau venu, à éteindre les derniers vestiges de dignité auxquels il s'accrochait encore, même s'ils l'avaient eux-mêmes perdue depuis longtemps.
D'autres survécurent par d'autres moyens. Ces individus, bien que n'appartenant pas à la « classe privilégiée », s'adaptèrent à la « jungle » en s'appuyant sur leur instinct de survie. Leur existence, affranchie de toute dignité ni conscience, impliquait la lutte douloureuse et ardue d'un individu solitaire contre tous les autres. Dès lors, des déviations et des compromis importants concernant les principes moraux étaient inévitables.
Ainsi, la « zone grise » est un lieu où bourreaux et victimes, maîtres et esclaves, divergent et convergent simultanément. C'est un lieu susceptible de brouiller nos jugements. En un sens, l'ambiguïté est l'essence même de la « zone grise ». Les sources de cette ambiguïté sont diverses. Premièrement, le mal et l'innocence s'y entremêlent. Les prisonniers étaient fondamentalement innocents. Pourtant, ils pouvaient, dans une certaine mesure, infliger volontairement le mal à autrui. C'est là que réside le paradoxe selon lequel les actions de « l'homme gris » sont à la fois innocentes et malfaisantes. Bien sûr, le mal qu'il commet est d'une tout autre nature que celui perpétré par les nazis. Une autre source réside dans la motivation de l'acteur. Par exemple, le chef de bloc détenait une certaine autorité en tant que membre de la « classe privilégiée ». Tout en paraissant coopérer en apparence, une minorité participant activement à la résistance abusait parfois de cette autorité. Pourtant, elle sacrifiait aussi d'autres innocents au nom de l'organisation.
Qu’est-ce qui a donc créé cette « zone grise » ? Premièrement, face à une pénurie de main-d’œuvre, les nazis avaient besoin de l’aide des opprimés. Ces collaborateurs étant d’anciens ennemis, le meilleur moyen de les contrôler était de les corrompre, en instaurant un climat de complicité. Deuxièmement, plus l’oppression était intense, plus les opprimés étaient enclins à coopérer volontairement. Dans des circonstances difficiles, les individus deviennent des « personnages ambigus » pour diverses raisons. Or, cette ambiguïté de la « zone grise » peut aussi être source de graves confusions et distorsions. Face à des situations où les rôles d’auteurs et de victimes s’inversent et s’entremêlent, on peut affirmer qu’il est difficile d’attribuer la responsabilité à qui que ce soit.
Cependant, la question que nous pose Levi est différente. Il nous invite à une réflexion constante sur l'humanité et la nature humaine. La dichotomie simpliste selon laquelle les bourreaux, les nazis, étaient mauvais et les victimes, les prisonniers, innocentes, transforme le souvenir d'Auschwitz en un cliché figé et passif. Ce qui importe, c'est de réexaminer sans cesse les questions qui n'apportent pas de réponses claires et de remettre fondamentalement en question les conventions établies. Ce n'est qu'en affrontant le visage du « monstre » de front et en refusant de détourner le regard que nous pourrons, en tant qu'êtres humains, éviter de devenir nous-mêmes des monstres.

 

A propos de l'auteure

écrivain

Je suis un « détective de chats ». J'aide à réunir les chats perdus avec leurs familles.
Je me ressource autour d'un café latte, j'aime marcher et voyager, et j'élargis ma pensée par l'écriture. En observant attentivement le monde et en suivant ma curiosité intellectuelle de blogueur, j'espère que mes mots pourront apporter aide et réconfort à autrui.